Tout ça te rattrape
Un témoignage sur la violence, les souvenirs qui reviennent et la vie qu’on essaie quand même de construire.
Je sais, ça fait un bail que je n’ai pas écrit ici.
La vérité, c’est que j’avais des petits problèmes de gestion de trucs vraiment gossants à régler avec l’impôt, et malheureusement ça, plus ma prochaine vente de vêtements seconde main, prenait pas mal toute la place dans ma tête ces dernières semaines. J’avais l’impression d’avoir le cerveau plein de petites tâches administratives plates qui prennent toute l’oxygène.
Mais écrire me manque. Et quand je reviens ici, je préfère revenir pour vrai.
Le texte qui suit est un témoignage personnel sur des violences que j’ai vécues. Si ce n’est pas un bon moment pour vous de lire ça aujourd’hui, prenez soin de vous d’abord.
La première fois qu’un homme te fait violence et que tu t’en rappelles, c’est à tes trois ans. Ce n’est pas un souvenir qui t’appartient vraiment, il t’a juste été raconté tellement souvent que tu penses que c’est vrai. Ton père crie ton nom, celui de ta sœur, vous vous présentez solennelles devant lui et ses invités, vous présentez les mains, baissez la tête, dans l’attente d’une claque. Elle ne vient pas. À la place, tout le monde rigole. HAHAHA.
La première fois qu’un homme te touche et que tu t’en rappelles, tu le sais dans tes os, dans tes muscles, dans ton système nerveux, tu as quatre ans. Depuis, tu dors sur le ventre quand tu dors avec un homme dans ton lit. Tu te dis qu’une étape de plus devrait les empêcher de te faire du mal. Comme si.
Tu apprends à ne pas prendre de place, à ne pas faire de bruit. Ce n’est pas une enfance que tu as, c’est autre chose. Tu essaies de comprendre et d’apprendre les codes pour t’éviter du mal. En fait, tu veux éviter le mal au reste de la famille. Tu apprends à prendre les coups parce que tu déconnectes de ton corps tellement facilement.
Tu apprends que personne ne te protège, pas même les femmes qui t’entourent et qui te voient maigrir, qui t’apportent à l’hôpital, qui te voient manger des choses non comestibles. Personne ne veut écouter un enfant, encore moins une jeune femme.
Ton premier viol par une personne de ton âge arrive à 17 ans. En fait, le plus triste de cette histoire, c’est que c’est le jour de ta fête. Vous avez dormi à un party, un des gars a mis la main dans tes culottes, tu viens d’avoir tes premières règles, tu es dans un brouillard, tu lui enlèves la main, tu serres les cuisses tellement fort, une partie de toi ne veut pas réveiller personne.
Puis, il y a ce gars avec qui tu couches qui te met dans les fesses après que tu lui as dit non. Devant ton corps crispé, il te dit de te laisser aller. Tu ne seras jamais capable de le faire avec un homme, même si tu en aimes un seul profondément.
La dernière fois que ça arrive clairement, tu es saoule, tu dors dans le même lit que ton patron qui a ton âge, il y a une autre personne dans la chambre d’hôtel. Il commence à s’insérer en toi malgré le fait que tu ne bouges pas. Il te dira plus tard que tu as bougé tes fesses et qu’il a vu ça comme un signe que tu avais le goût. Tu te demandes pourquoi il t’a alors prise par le derrière du cou pour t’amener dans les toilettes pour finir tout ça en se regardant dans le miroir pendant que tu penches la tête, pas capable de la tenir, de te tenir. Tu lui as toujours répété qu’il n’était pas de ton goût et que tu n’avais pas d’attirance pour lui. Et pourtant, un corps inerte ne l’a pas empêché de te violer. Surtout que tu sais que tu dors sur le ventre depuis toujours.
Pendant une grande partie de ta vie, tu pousses ces “expériences” le plus loin possible dans le fond de ton corps. Tu t’aides avec ce que tu peux, tout ce qui peut t’engourdir : faire des choses, être occupée, lire des livres, boire de l’alcool, écouter des films, des séries, les likes, les views, la reconnaissance, les diplômes, le temps qui passe. Tu prends tout ce qui t’empêche de penser.
Quand tu couches avec un homme, même quand tu fais l’amour avec celui que tu as le plus aimé dans ta vie, tu finis souvent ça en pleurant. Ton premier chum, avant le père de ton fils, se tanne une fois quand il te surprend à pleurer dans ton oreiller. Tu apprends à le faire à la toilette pour te cacher, mais aussi parce que tu veux éviter une infection urinaire.
Tu te bats comme tu peux, avec les outils que tu as. Pourtant, tu restes silencieuse devant tant de choses que tu vois passer. Les amis qui font des choses que tu trouves ignobles. Tu es déjà le scapegoat de tellement d’endroits, tu essaies au moins que dans un cercle on t’aime.
Tout ça te rattrape tout le temps. Les flashbacks, les choses que tu ne peux pas faire parce que tu n’es juste pas capable. Les choses que tu peux faire aussi parce que tu sors de ton corps aussi rapidement que possible. Tu fais de ton mieux, mais ce n’est jamais assez.
Tu apprends à minimiser parce qu’il y a toujours pire.
Tu apprends les statistiques par cœur pour pouvoir les cracher au visage de toutes les personnes que tu croises. Tu ne sais pas si tu le fais pour te sentir moins seule.
Tu es partagée entre ta haine pour les hommes et ton amour pour ton fils et son père. Tu te défends devant les not all men, mais tu sais bien que le système est trop fort pour que des individus réussissent à faire en sorte que tu sois en sécurité pour de vrai.
Puis, un jour, devant le poids de la chose, tu t’écroules, tu tombes, tu fais un choc post-traumatique. Ton psychiatre t’explique qu’il était en dormance depuis des années, que tu as poussé tout le poids du monde dessus avant qu’il sorte. Il a fallu une craque pour que tu tombes.
Tu t’efforces ensuite de te sortir de tout ça, tu demandes l’IVAC, tu essaies de survivre. Pendant ce temps, tu ne sais pas comment gérer ta relation avec les hommes. Tu n’as confiance en personne.
Tu te fais un petit chum qui te contrôle, tu le laisses. Tu te fais un autre petit chum qui consomme de la coke et qui t’explique comment être sobre quand il sort de thérapie alors que tu as arrêté de boire depuis plus de cinq ans, tu le laisses. Tu tombes amoureuse d’un homme qui joue avec toi pendant des années. Tu ne comprendras jamais pourquoi il a fait ça, comment il dort la nuit en sachant très bien tout le mal qu’il t’a fait. Tu te demandes si un resto cher quelques fois par année vaut de jouer comme ça avec une personne qu’il sait malade de quelque chose dont on ne guérit pas. Le coup final est quand il utilise ta démarche de justice réparatrice pour essayer de coucher avec une que tu connais. Puis, il y a ce gars qui se disait ton meilleur ami, qui a dépassé tes limites, t’a crié après plus de fois que n’importe qui et qui a terminé votre amitié avec un coup dans le mur devant toi au passage d’une nouvelle année.
Pendant la plus grande partie de ta vie, tu as cope avec tout ça en ayant un trouble alimentaire pour te faire du mal en mangeant des choses non comestibles puis en remplaçant les choses que tu ne dois pas manger par des mélanges pour te rendre malade. Quand tu as une crise, c’est une compulsion tellement forte, ça t’habite des jours avant que tu te fasses le plaisir de le faire.
Puis un jour, tu es couchée à côté d’une fille que tu aimes et tu parles de ton chemin vers elle, de tous les questionnements qui t’habitent, tu dis que ça prend beaucoup de place dans ton cerveau parce que tu as peur de prendre la place d’une autre personne quand tu parles, mais que le chemin de l’hétérosexualité t’a fait plus de mal que de bien. Elle te rappelle ton trouble alimentaire en te demandant si la compulsion était la même.
Tu lui dis que politiquement, tu ne peux plus dater des hommes, que ça ne fonctionne pas avec tes valeurs, que ton système nerveux n’est plus capable.
Plus que ça.
Tu as l’impression qu’à part ta relation avec le père de ton enfant (qui avait ses torts mais qui restaient des torts excessivement soft et ordinaires), tu ne t’es jamais sentie en sécurité dans ta relation avec les hommes. Tu ne sais pas si c’était pour protéger les femmes en relation avec toi que tu as réprimé cette envie-là durant si longtemps. Tu savais que tout contact avec ta famille, avec ton père, était dangereux pour toi alors tu n’allais pas en plus mêler une autre femme à ça.
Quand tu en parles à certains de tes amis gars, ils te disent que tu n’as pas eu d’orgasme, jamais, avec un homme, parce que tu n’as pas essayé avec eux. Devant la violence de ce qu’ils te racontent, tu ne sais même pas quelle expérience leur partager pour leur faire comprendre que ton corps n’a pas confiance aux hommes, pis c’est tout.
Ce que tu vis avec ta blonde, tu as envie de le protéger. Tu ne sais pas comment en parler parce que tu as envie que ça existe en toi en premier. Tu ne sais pas comment rallier des années d’entraînement à répondre aux besoins des autres et te retrouver devant une personne qui communique et pose des questions. Tu ne te sens jamais brisée avec elle, et ça te donne le vertige de ne plus retomber dans les idées que tu avais avant.
Tu veux crier à tout le monde que ça te relaxe d’être en amour avec une femme, que tu penses que tu aurais dû te croire plus dans ton attirance envers les femmes, que tu aurais aimé qu’on t’écoute et t’encourage avec tout ça avant. Tu veux dire et redire que ça a toujours existé en toi, que tu l’as tassé comme le reste, peut-être même avec le reste parce que tu pensais sincèrement que tu avais mérité tout le mal qu’on t’avait fait, parce que comme ça, ça faisait du sens que ce soit arrivé et que tu n’avais pas à passer ta vie à te demander le pourquoi de tout ça sinon.
À ton dernier appel avec l’IVAC, l’intervenante te dit que tu minimises beaucoup ce que tu as vécu. Tu te demandes c’est quoi les autres choix. Parler plus ? Le nommer ? Dire les actes précis, la sensation dans le corps, ce que ça fait de se lever chaque jour en se rappelant du sac à dos de traumas qu’on traîne quand on doit en plus justifier son existence partout, tout le temps ?
Tu sais que ce n’est pas le genre de question que tu peux te poser vraiment, alors tu avances. Tu essaies de recommencer à écrire. Tu te dis que si ça froisse une ou deux personnes, qu’elles ont les ressources pour dealer avec ce qu’elles ont fait. Parce que toi comme femme, tu dois apprendre à faire tout avec rien pour te réparer, et s’il y a une fois par année que tu peux parler, c’est peut-être aujourd’hui pour qu’on comprenne ta rage devant les inégalités, mais surtout la violence qui vient avec porter ton genre sur les épaules, comme le reste.
Si vous lisez encore ces lignes, merci.
Écrire ce genre de texte, ça demande toujours un petit saut dans le vide. Mais écrire ici, pour moi, ça reste une des façons de mettre de l’ordre dans ce qui a longtemps été du chaos.
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saute autant dans le vide que tu vas, j'ai des full bons biceps pour t'attraper
jtm tellement
Et vlan! Ce texte fait tout revoler.
Je suis tellement heureuse pour toi, je ne sais pas combien de fois je pourrai te le dire.