Quatre
Sur quatre ans d'écriture
J’imagine souvent que je suis dramatique. Dans le sens où je ne me permets pas de vivre mes émotions très longtemps. Toutes les émotions, de la tristesse à la colère, en passant par la joie. Je sais mal me donner ce genre d’attention. Je vise vivre rien, du moins, avant.
Le 13 décembre 2021, je mets à la poste mon formulaire de demande d’indemnisation aux victimes d’actes criminels (IVAC). Le formulaire était rempli depuis octobre 2020. Je l’ai fait avec une intervenante du centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC). Elle m’a dit qu’avec tout ce que je lui racontais, je devrais porter plainte, que c’était mieux pour moi. Ce n’était pas mieux pour moi : j’étais en choc post-traumatique, je n’arrivais plus à rien, sauf à lire.
Dans les dernières années, j’ai dû réapprendre à faire un paquet de trucs : à manger normalement (je n’ai pas le droit d’avoir de restrictions alimentaires), à faire du sport, apprendre à me connaître, à savoir qui je suis, jusqu’à la plus simple expression — c’est quoi ma couleur préférée, mes valeurs, comment je suis comme personne, mes qualités, mes défauts, ce qui fait partie de moi comme personne vs ce qui s’attache à mon trauma —, à avoir de la peine, à savoir ce que c’est de la peine normale, ce que c’est des émotions normales, à avoir le goût de continuer, à continuer de faire le choix d’être la meilleure mère possible pour mon fils quand mon monde s’était écroulé, qui étaient mes ami.e.s, ce qui constitue une relation saine d’une relation qui me fait du mal, revoir mon rapport à l’approbation extérieure, c’est quoi des attentes normales, c’est quoi une vie douce, ce que j’aime, qui j’aime, le genre que j’aime, ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas. J’ai dû regarder la petite maison que j’étais et comprendre comment je pouvais aménager tout ça sans que tout s’écroule.
Le 12 janvier 2022, je reçois ma lettre d’acceptation au programme de l’IVAC. Je tombe par terre en pleurs. Je garde le chien parce que Sebou est à l’hôpital. Je tremble de tout mon corps. Je fais une crise de froid, je suis congelée jusqu’au fond de mon âme. Je me dirige vers mon lit avec mon couvre-lit chauffant, je mets le truc au maximum. J’attends que le temps passe. Je me dirige vers mon salon, mon ordi est ouvert sur mon divan. J’ouvre Word. J’écris trois petites lettres, une à la suite de l’autre. J’ouvre Substack. Je crée mon compte. Je me donne comme date le 1er février pour annoncer mon infolettre. Je m’en vais à un rendez-vous. La personne qui me reçoit le fait avec soin, je suis un mess. Je lui raconte ce que je vais faire, elle me reçoit avec attention puis me dit que c’est une excellente idée.
Chaque fois que je répète une histoire, j’ai l’impression que je la sacralise, que je lui permets d’exister comme un tout, comme un fait réel. Je note un paquet de choses : les dates, les événements, chacune de mes « dates » avec ma blonde depuis la première fois, chaque fois qu’on se voit. Ce n’est pas spécial (sorry), je le fais pour tout. J’ai l’impression que si je ne note pas ce qui se passe, ça va disparaître. Je prends des photos, je les archive comme si c’était la chose la plus importante pour moi. Et ça l’est. Je veux garder des traces, suivre l’évolution de tout ce qui se passe. Peut-être parce qu’une partie de mon identité est disparue à l’été 2020.
Le 1er février 2022, j’annonce à tous que mon projet d’infolettre sera mis en ligne (quand je dis j’annonce à tout le monde, je veux dire que je n’annonce à personne en même temps. Pendant la tempête, j’ai « perdu » mon compte avec toutes les personnes qui me suivaient). J’annonce sur mon maigre Facebook avec peu de personnes parce que j’ai peur de tout le monde, j’annonce sur Instagram avec mes 350 followers sur mon compte privé, j’annonce sur LinkedIn. Je reçois un courriel après l’autre de personnes qui s’inscrivent, comme un cadeau et comme un stress. Qu’est-ce que je fais là? Je ne pourrais pas me réparer en silence? Je veux prouver quoi, à qui?
Je me demande souvent pourquoi je me raconte comme ça. Je veux dire : qu’est-ce que ça change? Je ne sauve pas de vie. Pourtant, je montre des choses, des ressources, je montre aussi que ça se peut aller mieux. Ce n’est jamais parfait, dans le sens où je n’ai même pas envie que ça le soit. Un jour, une collègue m’a dit qu’elle ne pourrait jamais être aussi messy que moi, en parlant de ma présence sur Internet. Je n’ai jamais compris à quoi ça sert de montrer juste le beau, de mettre en scène une vie qui n’existe pas, de faire quelque chose pour mettre en scène ma vie quand j’ai donné sur ce côté pendant plus de 10 ans. Tant mieux si on ne veut pas faire comme moi : ça me donne toute la place pour être la personne que je suis, être la plus proche de ce que je veux être et dire. J’écris pour faire sens de ce que je vis et de ce que j’ai vécu, rien de plus ou de moins.
Le 15 février 2022, je publie ma première infolettre payante. Elle me donne 203 abonnements, dont la moitié sont payants. Les gens veulent savoir le tea de ma vie, je les comprends. Pendant plus de 10 ans, j’ai raconté chaque parcelle de ma vie à deux, puis à trois. Mon psychiatre m’a dit que c’était comme si j’avais une maison sans porte ni fenêtre. Je ne sais pas si j’étais trop jeune ou trop naïve, ou si je n’ai pas appris ce qu’était une limite, comme on a juste dépassé les miennes dans mon enfance. J’avais besoin d’exister, d’être vue, d’être aimée, et je cherchais juste à le sentir le plus possible. Je ne sais pas ce que vous auriez fait à ma place. Vous n’avez peut-être pas toutes les informations non plus pour me le dire. Je ne souhaite à personne de savoir ce que c’est que de devoir faire la paix avec le fait qu’un parent a fait de l’inceste sur votre personne.
Une de mes stratégies de communication préférées, c’est de dire un paquet de choses pour ne pas en dire d’autres. Les signes de ça étaient partout, depuis toujours. C’était plus facile de les ignorer que d’accepter ce que j’avais vécu. Je peux en vouloir à personne, je l’ai fait moi-même durant tellement d’années. J’aurais eu envie de ne jamais le dire, de l’effacer de ma tête, de ne jamais me réveiller avec cette idée, de ne pas avoir de pensées intrusives, de ne pas penser à ça, que ça ne m’habite pas, que ça ne fasse pas partie de mon histoire. Surtout, je voudrais que mon corps oublie, peut-être même avant que ma tête le fasse.
Le 9 décembre 2022, je publie un texte pour parler d’inceste. J’explique que, de toutes les infolettres que j’ai publiées, je me suis concentrée sur la tempête, alors que ce que je veux vraiment, c’est parler de ce que j’ai vécu quand j’étais petite. J’ai besoin de le nommer. Tout existe à cause de ça. Tout ce que j’ai construit dans ma vie tient sur ces événements. Je n’ai pas le luxe d’avoir construit ma vie hors de la violence. Je ne sais pas ce que serait ma personnalité si ce n’était pas arrivé, je n’ai pas eu le temps de le faire. Je me faisais déjà frapper à trois ans, la violence sexuelle est arrivée à quatre ans. Je n’ai plus le luxe de ne pas adresser concrètement ce que j’ai vécu, parce que c’est moi qui l’ai vécu, et je ne peux pas vivre avec la honte des autres face à ça.
Quand je vois mon psy et qu’on a une rencontre où je ne pleure pas, j’ai l’impression d’avancer moins vite, de lui faire perdre son temps. J’ai l’impression que, quand je lui parle de choses ordinaires, de peine normale, de défis normaux, je ne travaille pas le fond de ce qui doit être travaillé. Je trouve ça difficile de ne pas investir tout mon temps là-dedans. Qu’est-ce qui se passe si j’arrête de mettre des efforts? Est-ce que tout va s’écrouler? C’est quoi les risques? Est-ce que j’ai trouvé et déjà touché le fond, ou est-ce que je suis juste sur un faux plat? Comment on fait pour arrêter d’attendre que the other shoe drop?
Le 30 novembre 2023, j’ai ma rencontre de justice réparatrice. C’est une rencontre que j’ai faite seule, avec ma médiatrice bien entendu, mais seule comme dans moi-même. Je me suis assise devant un incesteur. Je l’ai regardé. Mon corps se battait contre ma tête, ma vision était floutée par un désir de dissociation. J’ai senti la lumière baisser. J’ai écouté chacun des mots qui est sorti de sa bouche. Chaque. Mot. Un après l’autre. Chaque choix de mots pour décrire son histoire. J’allais chercher une réponse à pourquoi on fait ça à une personne qu’on est supposé aimer d’office. À son enfant. Pourquoi on choisit de détruire la vie d’une autre personne quand on sait exactement ce que ça fait.
Je trouve ça facile d’aimer mon enfant et de faire les meilleurs choix pour qu’il se sente bien dans sa vie. Arrêter de boire, me séparer amicalement avec son père, l’envoyer à Natashquan l’été pour qu’il puisse vivre sa best life, le faire évaluer en neuropsy : tous ces gestes remplis d’amour font du sens pour moi. Surtout, je trouve ça facile de ne pas lui faire volontairement mal. Il aura ses trucs marquants de son enfance. Je ne peux pas effacer qu’il vit avec une mère malade mentale qui doit jongler avec un choc post-traumatique, de la dépression, un TDAH, une douance, la fatigue normale d’un monde capitaliste qui ne fait de cadeaux à personne. Je voudrais qu’il s’inquiète moins de mon état, je peux mal effacer ça. Je sais pourtant que le plus important, c’est qu’il ne manquera jamais d’amour.
Le 16 septembre 2024, après un mois de pause d’écriture parce que je me sentais in limbo dans une non-relation avec une personne qui, au final, aura simplement manqué de courage, je change le nom de mon infolettre pour l’appeler Full Sentimentale. Ça part d’un besoin de renaissance, mais surtout de reprendre le contrôle sur le narratif que je me construis avec ça. Je me sens plus assumée dans mon écriture et, surtout, je trouve que ça décrit mieux la personne que je suis. Je sens les choses fortement, ce qui me semble plus sain et normal qu’essayer de tout relativiser, d’agir comme un robot. C’est un défi constant de connecter mon corps avec ses sensations. Je ne vais pas en plus me couper de ce que je ressens pour faire plaisir à des personnes qui ne sont pas moi, donc absolument pas concernées par ce que je vis, moi.
J’ai trouvé ça difficile de m’affranchir de ce qu’on voulait de moi dans un projet qui, finalement, m’appartient. Ça reste mon projet, ma démarche, pour quelque chose que je sais foncièrement faire. Je gagne ma vie en écrivant depuis 2009. J’ai publié trois livres, écrit plus de 3000 textes de blogues. Ici, j’écris en ce moment ma 275e infolettre. Ça fait 4 ans que je mène un projet qui a terminé son premier mois avec 350 inscriptions et qui est best-seller depuis son lancement. Dans les faits, dans la réalité, je n’aurais jamais dû douter une seconde de ma démarche. Surtout, je n’aurais jamais dû écouter les demandes d’un genre qui m’a autant fait de mal, même si ça les confronte que je le nomme. Parfois, j’ai besoin de chiffres et de statistiques pour me sentir légitime.
Le 21 novembre 2024, je publie pour la première fois sur une pièce de théâtre que je suis allée voir. C’est la première fois que je me donne un défi comme ça, dans lequel je cherche mon style et surtout ma légitimité. J’oublie que j’ai fait un bac en animation et recherche culturelle et que je fais de la médiation culturelle à travers mes écrits depuis le début de mon projet. Pourtant, je me lance, j’en parle, je le fais, je continue d’aller voir du théâtre et de le réfléchir avec mes yeux à moi.
Avec mon défi de 52 pièces de théâtre en 2025, j’apprends et je traverse un paquet de choses : une rupture, une pause de dating, rencontrer quelqu’un, tomber en amour. Je suis souvent seule, souvent accompagnée, toujours soutenue dans cette aventure silencieuse que je ne nomme qu’à sa fin. Habituellement, je nomme quelque chose pour le faire exister et surtout pour me donner la motivation de réussir. J’ai voulu tester l’autre façon et le faire pour moi, même si ça voulait dire vivre avec les ricanements de personnes que j’aurais dû couper de ma vie plus vite.
Il y a 10 jours entre la première fois que j’ai su que ma blonde existait et notre première rencontre. Il y a 5 jours entre notre premier message et notre rencontre. Ça fait 126 jours que je revois des expériences de ma vie avec un nouvel œil. Je pourrais expliquer que j’ai confiance en ma vie queer depuis le 1er avril 2025, que l’histoire commence avec la rencontre d’Avery, qui a cru en moi depuis tout ce temps. Embrasser tout ça me rend plus proche de la personne que je suis et encore plus proche d’un système nerveux régulé. Au fond, c’est un peu ça que je cherche depuis le début de cette aventure d’écriture.
Il y a une grande différence dans le choix de certains mots, de certaines expressions. Une des nuances que j’aime le plus apporter dans le langage que j’utilise, c’est la différence entre « grâce à » et « à cause de ». Quand on choisit de dire « à cause de », on met la personne en cause, donc on la place comme raison ou comme faute. Quand on choisit de dire « grâce à », c’est pour dire, de façon positive, qu’on a eu l’aide de quelqu’un. Je dois donc dire que, grâce à vous — toutes les personnes qui m’ont lue, que ce soit une fois ou deux cent soixante-quinze, depuis une semaine ou depuis quatre ans — je suis capable de me reconstruire pièce par pièce, une chose à la fois, de reprendre des événements, de leur donner des connexions positives, de savoir que ça peut faire du bien et que j’ai le droit d’exister ici comme ailleurs, de la façon dont moi j’ai envie. Et ça, c’est le plus beau cadeau que je pouvais me donner.
Si vous prenez le temps de commenter, de liker ou de répondre à mes infolettres, sachez ceci : je lis tout. Depuis le début. Tous les commentaires, tous les likes, toutes les réponses.
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À celles et ceux qui me suivent et me soutiennent financièrement depuis maintenant quatre ans : je ne sais pas par où commencer pour vous dire à quel point votre présence a compté. Il y a eu des moments où votre abonnement m’a littéralement permis de manger, dans des périodes très rough, ou simplement de m’offrir des choses pour aller un peu mieux. Je ne saurai jamais comment mesurer l’importance de ce soutien-là. Je sais seulement qu’il a été essentiel. Et qu’il l’est encore, autrement.
Merci de me lire.
Merci d’être là.
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Ce que tu fais le mieux c'est d’exister ici comme ailleurs, de la façon dont tu en as envie. Continues...on est là, on te soutient, parfois en silence, parfois en commentant...Et dans ce soutien, pour ma part et sûrement pour celle de plein d'autres, il y a toujours un gros câlin...rempli d'amour