Cette semaine, j’ai vu deux pièces très différentes dans leurs formes, mais étonnamment proches dans ce qu’elles racontent.
Boîte noire et PAS FOUT’ MIND abordent chacune, à leur manière, la question de la performance, de la survie et de ce qu’on est prêt·e à traverser pour « s’en sortir ». L’une passe par la dystopie technologique, l’autre par un récit incarné, brut et profondément humain. Deux propositions fortes, actuelles, qui donnent envie de rester dans la discussion bien après la sortie de salle.
Boite noire
Mercredi, je suis allée voir Boîte noire au Théâtre Jean-Duceppe et petit avertissement amical : la pièce est presque complète. Si c’est une forme théâtrale qui vous intrigue, je vous recommande d’y aller le plus tôt possible.
J’y suis allée avec mon meilleur ami Olivier, sans trop savoir à quoi m’attendre. Ce n’est pas spontanément vers la dystopie ou la science-fiction que je me tourne au théâtre. Ce sont des genres qui m’intéressent moins, en général (comme je comprends que toutes les dystopies prennent leurs sources dans ce qui se passe déjà et j’aime plus y aller de façon frontale). Mais dans ma démarche d’aller voir des pièces, et surtout d’aller voir ce que je n’irais pas voir “naturellement", Boîte noire s’est imposée.
La thématique de l’intelligence artificielle, elle, m’est très proche : par mon travail, mes lectures, mes réflexions. J’arrivais donc avec des attentes assez élevées.
La mise en scène de Justin Laramée, qui emprunte clairement aux codes du cinéma de science-fiction, installe une tension constante. La pièce est intense. Ce n’est pas une proposition pour une soirée “relax”. Mais si ce qui vous freine parfois au théâtre, c’est la lenteur ou l’aspect très introspectif, Boîte noire pourrait justement vous surprendre. Ici, ça avance. Ça tient. Ça secoue.
La scénographie est superbe. Les costumes aussi. L’utilisation de l’espace, la boîte centrale, les différents niveaux, la façon dont le regard circule, est particulièrement réussie. On est moins dans une posture de spectateur·rice passif·ive que dans une expérience à vivre pleinement. C’est une pièce qui demande d’être présent·e, pas à demi ailleurs.
Les interprètes sont remarquables. Catherine-Anne Toupin est excellente ; on croit entièrement à son personnage. Vincent-Guillaume Otis, notamment, est absolument saisissant. À travers son jeu, on sent très clairement le tiraillement entre humanité, performance et déshumanisation.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est à quel point les enjeux soulevés par la pièce sont déjà bien réels. Personnellement, j’ai parfois tendance à tenir pour acquis que certaines réalités, comme le fait que l’entraînement de l’IA repose sur le travail de personnes issues de pays à plus faible développement économique, sont connues. Or, présentées ici sous forme de dystopie, elles soulèvent une question troublante : est-ce vraiment encore de la fiction ? Ne devrait-on pas plutôt les regarder comme des enjeux actuels, déjà en cours?
Pour des personnes moins familières avec ces sujets, Boîte noire risque de provoquer plusieurs prises de conscience. Et pour les autres, elle donne surtout envie d’en parler. Longtemps. Ensemble.
On sort de la salle avec le désir de discuter, de confronter nos points de vue, de réfléchir à ce que tout ça dit de nous comme individus, mais surtout comme société.
Bref, si vous arrivez à mettre la main sur des billets, je vous invite sincèrement à aller voir Boîte noire.
Théâtre : Théâtre Jean-Duceppe
Dates : du 20 janvier au 22 février 2026
Durée : environ 1 h 35, sans entracte
Pas Fout’mind
Jeudi, je suis aussi allée voir Pas Fout’mind avec ma blonde au Théâtre 4’sous.
C’est une pièce qui aborde les liens, les héritages et les fractures vécus par des personnes de deuxième génération, notamment dans des quartiers comme Montréal-Nord. Une œuvre profondément nécessaire, qui parle de trajectoires de vie, de survie, de reconstruction, sans jamais tomber dans la pitié.
La forme m’a beaucoup marquée. On y mélange le théâtre, le mouvement et la musique, et tout est parfaitement dosé. Un monologue pourrait facilement devenir lourd, mais ici, la parole d’Eric Vega est constamment soutenue par le corps, le rythme, la présence des danseur·euses qui sont absolument exceptionnel·les. Chaque pause, chaque déplacement devient porteur de sens.
La mise en scène de Philippe Boutin m’a évoqué, très personnellement, une forme d’impressionnisme scénique. Une façon de suggérer plutôt que de souligner, de laisser les images se déposer sans les forcer. C’est un style que j’aime beaucoup, et que j’ai trouvé ici d’une grande justesse. On m’a dit après coup que sa signature était justement dans cette subtilité et ça se sent.
Les interprètes habitent la scène comme un espace de tension, de survie et de reconstruction. Ce sont des récits qui me touchent particulièrement : non seulement ce qui est reconstruit, mais le chemin pour y arriver. Ce sont des trajectoires qui m’inspirent, autant dans mon écriture que dans ma manière d’être au monde.
Ce que la pièce réussit avec beaucoup de force, c’est de ne jamais présenter la transformation comme un remède ou une solution miracle. Chaque période de vie : le hood, l’armée, la scène, est montrée pour ce qu’elle est, avec ses coûts, ses contradictions, ses zones grises. Rien n’est effacé. Rien n’est simplifié.
Étant moi-même de troisième génération, ces récits me semblent essentiels. Ce sont des paroles qui doivent être données, racontées par celles et ceux qui les ont vécues. Parfum de mer ouvre un espace de compréhension, mais aussi d’écoute. Il remet le théâtre dans un registre profondément populaire, au sens le plus noble du terme : un art qui parle à des personnes qu’on n’imagine pas toujours comme le « public cible ».
La pièce ne donne pas de définition claire de ce que veut dire « s’en sortir » et c’est précisément ce qui fait sa force. Elle laisse place à l’interprétation, à la discussion, à la reconnaissance des voix qui, trop souvent, n’ont pas l’espace pour se dire.
Malheureusement, c’est complet pour le moment. Je vous conseille quand même de vous inscrire à l’infolettre du théâtre : si de nouvelles dates s’ajoutent, sautez sur les billets. C’est une pièce importante. Vraiment.
Théâtre : Théâtre de Quat’Sous
Dates : 21 janvier au 8 février 2026 (COMPLET)
Durée : environ 1 h 15
Un immense merci au Théâtre Duceppe et au Théâtre Quat’sous pour les invitations. Pouvoir voir autant de théâtre, en aussi peu de temps, c’est un vrai privilège et une chance immense pour nourrir ce désir d’aller à la rencontre des œuvres, puis d’en parler ici.
L’abonnement est 15 $ par année, et il me permet d’aller voir beaucoup (beaucoup) de pièces, de soutenir la création d’ici, et d’écrire librement sur ce que je vois, ce que ça soulève et ce que ça laisse en suspens.
Merci d’être là, de lire, de réfléchir avec moi.

