Pièce(s) : À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Kiki et la colère et Agamemnon in the Ring
À voir (toutes) si vous avez la chance d'avoir des billets!
Des fois, on a des grosses semaines de théâtre. Des semaines où on voit beaucoup de choses, où on reçoit beaucoup, où ça remue pas mal. Et même si ça demande de l’énergie, ça nous fait vivre des affaires assez incroyables.
La semaine dernière, j’ai eu la chance d’aller voir trois pièces en trois jours, avec ma blonde, et j’adore ça. J’aime toujours entendre sa perspective de personne pour qui le théâtre est un métier, puis prendre le temps de partager la mienne (plus néophyte, plus intuitive, mais tout aussi habitée, héhé). Ça ouvre des discussions, ça déplace des regards, ça fait réfléchir autrement.
Petit avertissement amical : la plupart des pièces dont je parle ici sont complètes ou presque. Je sais que la journée pour acheter des billets en culture, c’est le 12, mais si l’une de ces propositions vous interpelle… je ne prendrais pas trop mon temps, mettons 😉
À toi, pour toujours, ta Marie-Lou
Je suis allée voir À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, et ce qui m’a frappée d’abord, c’est que la mise en scène d’Henri Chassé est plutôt discrète. Elle ne cherche pas à voler la vedette au texte, et ce n’est peut-être pas là que se situe la force principale de la proposition. On est devant un texte fondateur de Michel Tremblay, écrit en 1971, alors qu’il était très jeune, et c’est précisément là que la pièce devient troublante.
Ce qui est presque révolutionnaire, c’est de constater à quel point ce texte n’a pas pris une ride. Je ne saurais dire si des ajustements ont été faits pour l’adapter à aujourd’hui, mais si ce n’est pas le cas — et j’en doute — ça rend l’œuvre encore plus saisissante. Les enjeux qui y sont exposés, notamment la violence familiale, résonnent de façon extrêmement contemporaine. Certaines formes de violence qu’on nomme davantage aujourd’hui semblent déjà pleinement présentes dans le texte.
La pièce explore la violence, l’enfermement, l’impossibilité de dire, et le fait avec une précision presque chirurgicale. La tendresse, je la ressens moins — et ce n’est pas un reproche. Elle n’est pas évacuée, mais elle est étouffée, écrasée par le poids de ce qui ne peut pas se dire. Et jamais on ne bascule dans la caricature. Tout est retenu, tendu, maîtrisé.
Le regard croisé entre Carmen et Manon est particulièrement fort. Il crée un écho très juste de ce que peut être la violence vécue à l’intérieur d’une cellule familiale : la colère, la culpabilité, le déni, l’enfermement, les façons très différentes de survivre à un même traumatisme. Je me suis reconnue davantage dans Carmen, dans cette posture de celle qui s’en veut, qui essaie de comprendre, de réparer peut-être.
Les interprètes sont tous d’un niveau remarquable. Voir des acteur·ices jouer avec une telle rigueur, une telle intensité, ça fait du bien. Madeleine Péloquin est absolument bouleversante. Son jeu est d’une force impressionnante, sans jamais être démonstratif. Chaque geste, chaque silence est chargé.
Je ne me considère pas spontanément comme le public cible numéro un des textes de Tremblay, et pourtant, j’ai été profondément marquée par cette production. La pièce dure 1 h 20, sans entracte, et on ne sent jamais le temps passer. Il n’y a pas de longueur. Ce n’est pas un « mauvais moment à passer » — ce qui est important, compte tenu de la sensibilité du sujet — mais ce n’est certainement pas un moment confortable non plus. Et c’est exactement pour ça que ça fonctionne.
À toi, pour toujours, ta Marie-Lou
Théâtre du Rideau Vert
28 janvier au 28 février 2026
1 h 20, sans entracte
Kiki et la colère
Je suis allée voir Kiki et la colère, et la langue d’Alexandre Dostie a immédiatement façonné mon rapport aux personnages. Une langue très orale, tranchante, qui crée chez moi une certaine distance entre leur vécu, profondément trash, brutal, rugueux et le mien, marqué par des privilèges évidents. Et cette distance-là, je ne la vois pas comme un échec : au contraire, elle devient un outil de lecture.
Cette oralité fonctionne parfaitement pour les arts vivants. C’est presque étrange à dire pour une pièce aussi dure, mais c’est vraiment le fun à écouter. Il y a un rythme, une musicalité, une précision qui rendent la parole vivante, incarnée, jamais théorique.
La mise en scène de Sébastien David est excellente. Elle sait quand accentuer la tension, quand la canaliser. Elle permet de plonger dans l’univers des personnages sans s’appuyer sur de grands artifices scéniques. Les mouvements sont particulièrement intéressants : tout est au service du récit, de l’état intérieur, jamais décoratif.
La présence de Kiki, le perroquet, fonctionne très bien comme symbole, surtout à la lumière de la fin, que je ne dévoilerai pas. J’y ai vu une représentation très fine de la dissociation. Dans les situations extrêmement dramatiques, le corps et l’esprit cherchent parfois à s’extraire, à prendre de la hauteur. Le vol d’oiseau, ici, devient une image puissante, mais jamais lourde. Ce n’est pas un symbole plaqué ou grossier : il est subtil, presque fragile, et c’est précisément pour ça qu’il est aussi efficace.
La relation entre Franky et Nono est difficile à regarder, parfois difficile à comprendre, mais profondément juste. Les rapports de pouvoir, la rage héritée, l’attachement mêlé à la violence, tout est confus, entremêlé, comme ça peut l’être dans la vraie vie. Pour celles et ceux qui ont vécu quelque chose de proche, cette confusion-là fait sens.
Les interprètes sont remarquables. Noémie O’Farrell est absolument saisissante, elle se dépasse complètement. Francis La Haye est tout aussi solide, troublant. Tommy Joubert a été une micro-découverte pour moi, et quelle découverte. On sent un immense talent collectif, une écoute, une rigueur.
Malgré la dureté extrême des thèmes abordés, on ne sent jamais l’excès dans le jeu. La fragilité, la dureté et l’attachement cohabitent sans basculer dans la caricature. Quand la caricature apparaît, elle est utilisée avec intelligence, comme une respiration, un éclat d’humour noir au cœur de la noirceur.
Kiki et la colère fonctionne comme une fable contemporaine. Une fable rude, exigeante, mais nécessaire. Il reste très peu de billets, une seule représentation au moment d’écrire ces lignes. Honnêtement, dépêchez-vous. C’est le genre de pièce qu’on regrette d’avoir manquée.
Kiki et la colère
Centre du Théâtre d’Aujourd’hui
27 janvier au 14 février 2026
1 h 30, sans entracte
Agamemnon in the Ring – Une guerre de Troie contre trois
Agamemnon in the Ring, c’est toute une aventure. Vraiment.
Si vous avez la chance de mettre la main sur des billets, ou d’en voir passer, courez-y. C’est spectaculaire, intelligent, fascinant. Une proposition rare, au sens le plus noble du terme.
Le mélange entre tragédie antique, lutte professionnelle et opéra rock pourrait sembler improbable, voire risqué. Et pourtant, ici, c’est fait avec une intelligence remarquable. Les référents sont solides, le texte est truffé de clins d’œil et de subtilités, et quand on les attrape — les jokes, les punchs, les détours — c’est un pur plaisir. C’est le genre de pièce où comprendre ajoute une couche de jouissance, sans jamais exclure celles et ceux qui ne maîtrisent pas tous les codes.
La mise en scène de Sofia Blondin et Hilaire St-Laurent est vraiment réussie. Le ring devient un espace à la fois théâtral et hautement symbolique. Quand on connaît un peu les tragédies grecques, la façon dont tout est monté, articulé, détourné même, apparaît d’une grande finesse. On sent la recherche, mais surtout un désir très clair : faire quelque chose de bon, de fort, de cohérent.
L’usage des alexandrins vernaculaires est l’un des grands plaisirs de la pièce. C’est rare aujourd’hui de voir une œuvre en alexandrins, et ici, le travail sur les rimes est impressionnant. C’est drôle, punché, compréhensible, et surtout, ça fait avancer l’histoire. Le rythme ne retombe jamais.
La dimension performative (chant, combats, musique live) est absolument magnifique. Le mélange se fait de façon fluide et naturelle. Et malgré la durée, 1 h 40 sans entracte, on ne sent pas le temps passer. L’histoire coule. Les formes se répondent. Rien ne pèse.
Il y a beaucoup d’interprètes sur scène, et ça fait du bien. Voir autant de monde porter une proposition aussi ample, aussi généreuse, c’est réjouissant. J’ai été particulièrement touchée de voir Joanie Guérin sur scène, la première fois pour moi, mais l’ensemble de la distribution est d’un très haut niveau. Tout le monde est à sa place.
Et puis il y a le public. La participation est intégrée au spectacle, comme dans un gala de lutte, ou une lutte de garage, mais transposée ici au théâtre, dans une tragédie grecque en alexandrins, montée comme un opéra rock. Les codes circulent, se déplacent, se contaminent… et tout ça se fait avec une fluidité et une intelligence rares.
C’est vraiment une pièce à voir. Une proposition d’une grande qualité, audacieuse, maîtrisée, réjouissante. Si vous avez la chance : allez-y.
Agamemnon in the Ring – Une guerre de Troie contre trois
Théâtre Denise-Pelletier
3 au 26 février 2026
1 h 40, sans entracte
Comme toujours, merci d’être là, de lire, de me suivre dans ces détours culturels et ces réflexions parfois en vrac, parfois très ancrées. J’écris ces textes parce que le théâtre me fait réfléchir, ressentir, discuter et j’ai envie de partager ça, sans prétention, mais avec beaucoup d’attention.
Merci aussi au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et au Théâtre Denise-Pelletier pour les billets et la confiance. Pouvoir voir ces œuvres-là, les digérer et en parler ici, c’est précieux.
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On se retrouve très vite au théâtre 🤍


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